Chronique d’une recherche - Faire usage des mots et du dessin pour interroger les manières d’habiter
Publiée le lundi 27 juillet 2026

Le dessin interroge la multiplicité des manières d’habiter les différents espaces

Chronique d’une recherche - Faire usage des mots et du dessin pour interroger les manières d’habiter

« La plupart des langues emploie le terme “vivre” dans le sens d’habiter. Poser la question “Où vivez-vous ?”, c’est demander en quel lieu votre existence façonne le monde. Dis-moi comment tu habites et je te dirai qui tu es. Cette équation entre habiter et vivre remonte au temps où le monde était encore habitable et où les humains l’habitaient. Habiter, c’était demeurer dans ses propres traces, laisser la vie quotidienne écrire les réseaux et les articulations de sa biographie dans le paysage. »

Ivan Illich, L’Art d’habiter, 1984

C’est autour de la notion de l’« habiter » — qui structure une large part de l’histoire de
l’architecture, de l’écologie et de la philosophie, que se sont tissés les ateliers que j’ai menés
avec les jeunes habitants de Vidauban.

Nous sommes en mai 2026, je m’engage sur les routes vallonnées du Var pour rejoindre
les collégiens de la commune. Je ne voyage pas léger : je suis chargée de carnets, de
documents, de références et de supports de médiation ; autant d’outils qui serviront de points
d’appui aux discussions que nous allons mener. Car une séance de sensibilisation à l’espace et
au cadre de vie ne se déroule jamais tout à fait comme prévu, mais elle se construit plutôt au fil
des échanges, des observations et des questionnements qui émergent petit à petit.

La sensibilisation est avant tout un art du dialogue. Il s’agit de partager des connaissances
d’initié, sans pour autant saturer l’espace de paroles qui se voudraient trop « expertes ». Il faut
laisser une place à ce qui peut surgir du terrain, aux récits ordinaires, aux expériences vécues. La matière la plus précieuse provient souvent des habitants et des usagers eux-mêmes. Ce qu’ils
révèlent d’un lieu constitue un savoir à part entière, une ressource qu’il convient de reconnaître et de valoriser. Les usagers sont les experts de leur quotidien. Ils détiennent ce que Donna Haraway appelle des « savoirs situés » : des connaissances produites depuis une expérience vécue et ancrées dans des contextes particuliers.

L’origine du projet que me confie le CAUE du Var se trouve dans une demande formulée
par une enseignante de français : elle souhaite explorer avec ses élèves les liens entre les mots et
le dessin afin de rendre compte de la multiplicité des manières d’habiter les différents espaces. Cette proposition entre en résonance directe avec ma pratique : je m’intéresse aux relations que
nous tissons avec les lieux que nous habitons, aux récits qui en découlent, et aux manières de
les rendre lisibles, partageables et appropriables. Pour moi, les mots et le dessin sont des outils
privilégiés pour observer, enquêter, raconter et représenter les territoires. Les pratiques que je
développe au sein de l’atelier Polysème mêlent recherche-action, narration et design territorial,
avec pour objectif d’analyser, de comprendre et de se projeter non pas seulement pour mais aussi avec les habitants et usagers. Dès lors, la proposition de cette enseignante apparaissait
comme un terrain d’expérimentation stimulant : comment raconter les espaces qui composent le cadre de vie des collégiens ? Comment les représenter ? Dans ce contexte, que permettent de
dire les images que les mots ne peuvent exprimer, et inversement ? Comment rendre visibles les multiples façons d’habiter un même espace ?

Arpenter Vidauban, à la recherche des typologies d'habitat

Comme préambule à cette question, les élèves ont d’abord travaillé sur un archétype : la
cabane. Objet architectural minimal, elle occupe une place singulière dans l’imaginaire des
enfants (les petits comme les grands enfants !). À la fois refuge, poste d’observation, espace
d’émancipation et territoire du jeu, elle offre un terrain particulièrement fécond pour réfléchir à ce que signifie habiter. Les élèves ont imaginé une cabane à installer dans leur cour d’école, une
cabane pensée à partir de leurs propres désirs et besoins. Certains y voyaient un lieu pour
s’isoler et rêvasser, d’autres un espace pour jouer en petit comité, discuter ou échanger des
secrets. Peu à peu, la cabane est apparue comme le réceptacle de tout ce que l’aménagement
actuel de la cour ne permettait pas toujours : davantage de fantaisie, de liberté, d’intimité ou
simplement de possibilités d’appropriation.

Pour nourrir davantage cette réflexion, nous avons ensuite élargi la notion d’habiter au-delà
de cet espace fictif. Ensemble, nous avons observé différentes typologies d’habitat
directement dans la commune de Vidauban. Les disciplines de l’espace possèdent cet avantage
de pouvoir s’étudier partout, et surtout in situ (sur le terrain). Pour cela, il suffit de regarder autour de soi : tout participe de l’organisation de nos vies sociales, de nos pratiques quotidiennes et de nos manières d’être au monde, en tant qu’individus comme en tant que société. Il y a de nombreuses déductions que tout un chacun peut faire soi-même s’il on aiguise petit à petit son sens de l’observation !

Nous avons ainsi parcouru Vidauban lors d’une balade discutée et dessinée, à la
découverte de différentes manières d’habiter : la maison individuelle, le centre ancien, la place
publique, l’habitat collectif et bien sûr, le collège. Carnet en main, les élèves ont observé, dessin et annoté les espaces traversés. Ils ont appris à identifier des matériaux, des usages, des formes
bâties, mais aussi à décrire des ambiances ou leur ressenti personnel. Cette balade leur a permis
de constituer un vocabulaire commun, à la fois technique et sensible, pour parler des lieux qu’ils habitent au quotidien.

 

Le seuil comme espace transitoire

Ensuite, nous avons cherché à traduire ces observations par une autre forme de dessin et
d’écriture. À partir des différentes typologies d’habitat rencontrées durant la balade, les élèves
ont laissé parlé leur poésie, tout en y mêlant le vocabulaire technique acquis auparavant. À ce
moment, avec l’enseignante, nous avons décidé d’accoler à la thématique de départ « habiter »,
la notion de « seuil », puisqu’elle a innervé toute la balade et nos discussions. L’incitation créative était donnée : dessiner et composer des poèmes à l’encre de chine autour de l’idée poétique « habiter un seuil ». Comment sait-on que l’on quitte un espace pour entrer dans un autre ? Quels indices nous permettent de comprendre que nous passons de l’espace public à l’espace privé, de la rue au jardin, du jardin à la maison ? Quels sont les éléments matériels qui rendent ces transitions perceptibles : une clôture, un portail, un changement de revêtement de sol… Les élèves ont raconté ces passages à travers des récits poétiques tandis que leurs dessins
mettaient en évidence les signes spatiaux de ces frontières. Le seuil est progressivement apparu
comme bien plus qu’une simple limite : un espace intermédiaire, un lieu de transition, parfois une invitation, toujours un passage entre plusieurs mondes et un espace suffisamment indéfini pour que s’y déroule ce qui n’avait pas été prévu…

Pour finir, nous avons conçu une édition papier associant les textes et les dessins
produits. Elle constitue à la fois une trace tangible de l’expérience vécue et un support de
transmission : les élèves pourront le conserver, le consulter, le partager avec leurs familles, leurs enseignants, leurs camarades ou d’autres habitants. Cette dimension me semble essentielle : les savoirs produits durant les ateliers ne restent pas confinés à la salle de classe. Ils circulent à travers un objet que l’on peut manipuler, montrer et raconter. Les élèves deviennent ainsi les passeurs de leurs propres recherches sur l’habiter, construites à partir de leurs expériences sensibles et nourries par les notions et les outils d’analyse que nous leur apportons.

Au fil de ces ateliers, j’ai été surprise par la manière dont les notions d’habiter et de seuil
ont permis de faire circuler les idées d’un domaine à l’autre. Sans s’en soucier réellement, les
élèves passaient de l’architecture à l’écologie, de la sociologie au dessin, de l’histoire à la fiction,
en laissant leur imaginaire s’épanouir. Derrière ces notions pourtant familières se sont
progressivement dessinées des questions plus vastes : comment partage-t-on nos espaces ?
Comment cohabite-t-on avec les autres vivants ? Qu’est-ce qui fait paysage ou un espace
commun ?

En reprenant la route après ces ateliers, je me suis dit que les plus belles
découvertes ne résident pas toujours dans les réponses apportées, mais dans les questions qui
continuent de nous accompagner. Cette expérience me conforte dans l’idée que les ateliers de
sensibilisation constituent de précieux espaces de transmission, mais aussi de mise en relation.
Ils permettent de faire dialoguer des savoirs souvent séparés — ceux de l’architecture, du
paysage, de l’écologie, des sciences humaines ou des arts — avec les savoirs du quotidien
portés par les habitants eux-mêmes. À travers l’observation, le dessin, l’écriture et le récit, les
notions deviennent moins abstraites ; elles se relient à des expériences vécues, à des lieux
familiers, à des situations concrètes. L’atelier de sensibilisation est un espace où se rencontrent
connaissances expertes et savoirs situés, analyse et imaginaire, compréhension et expérience.
C’est dans cette rencontre que se construit, selon moi, une véritable culture du cadre de vie.

Pauline Scannella, Polysème – architecte, urbaniste et dessinatrice 

 

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résumé

  • Chronique d'une rechercheN°2 : "Faire usage des mots et du dessin pour interroger les manières d’habiter"